16 novembre 1865

« 16 novembre 1865 » [source : BnF, Mss, NAF 16386, f. 177], transcr. Anne-Estelle Baco, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9699, page consultée le 26 janvier 2026.

Bonjour, mon grand bien aimé, bonjour. Je me fie à ton signal1 et je crois, en le voyant arboré si matin, que tu as passé une bonne nuit. Tu me diras tantôt si j’ai raison en ce moment. Moi aussi j’ai passé une bonne nuit et je ne demande qu’à lui donner pour pendant ce jour qui s’annonce si bien. Si tu as le temps et si tu le veux, nous pourrons sortir tantôt et aller jusqu’à Fermaina-Bay2. Je ne dis pas jusqu’à la colonne3 parce que c’est un peu loin, que les chemins sont humides et que je n’ai pas encore le libre usage de mes jambes4. En attendant, je regarde les évolutions de la petite flottilleb de pêcheurs qui se meut devant mes fenêtres et je leur souhaite bonne chance et heureux retour. J’ai oublié de te dire hier que Suzanne était en possession de ses deux dindonneaux que je crois femelles, que je les ai fortement payés pour vous, môsieur, et que je suis à sec de toile. Est-ce clair ? Je n’en dirai pas plus. Il me semble que ce temps si charmant doit être propice à nos COLIS5 et qu’ils ne peuvent plus guère tarder à arriver ? Je suis impatiente de revoir ma chère petite lanterne et de la PENDRE HAUT ET COURT séance tenante à mon plafond6. J’ai le plus grand désir de savoir comment mes deux Zollandais7 ont supporté la traversée. Je crains qu’ils n’aient eu le mal de mer et cela me tourmente. Aussi je ne vous laisseraic pas une minute de tranquillité que je ne m’en sois assurée. Fichez-vous-le dans la boule. J’espère que tu n’auras pas oublié de faire emballer, avant toute chose et de préférence à toute chose, le beau bénitier que ton bon Charles m’a donné et auquel je tiens comme à mes yeux8. Mais, je le répète, je ne serai tranquille que lorsque je serai en repossession de toutes ces belles choses. Taisez-vous. Je vous adore.


Notes

1 Voir Torchon radieux.

2 Baie située au sud de l’île de Guernesey, non loin de Havelet Bay et de Saint-Pierre-Port, et qui est un de leurs endroits préférés pour se promener.

3 La colonne Doyle, monument à la mémoire de sir John Doyle, gouverneur de l’île à l’époque des guerres napoléoniennes, s’élève à la pointe sud-est de l’île, Jerbourg Point.

4 Depuis son retour de voyage, le 30 octobre, Juliette souffre de fréquents maux d’estomac, de pyrosis.

5 Juliette attend la livraison d’objets chinés au cours du voyage qu’elle a effectué avec Victor Hugo du 28 juin au 24 octobre.

6 Lanterne chinoise achetée lors de leur passage en Belgique.

7 Bibelots achetés au cours de leur voyage.

8 Au cours de leur voyage annuel de cette année, le couple s’est arrêté longuement en Belgique rendre visite à la famille de Victor Hugo, dont le fils Charles se mariait les 17 et 18 octobre à Bruxelles avec Alice Lehaene.

Notes manuscriptologiques

a « fermen ».

b « flottille ».

c  « laisserez ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

François-Victor Hugo achève son édition des Œuvres complètes de Shakespeare, perd sa fiancée et fuit Guernesey. Son frère Charles se marie. Juliette et Hugo font un long voyage en Belgique, au Luxembourg et sur les bords du Rhin.

  • 14 janvierMort d’Emily de Putron, fiancée de François-Victor.
  • 28 juin-30 octobreVoyage en Belgique, au Luxembourg et sur les bords du Rhin.
  • 17 et 18 octobreMariage de Charles Hugo et Alice Lehaene.
  • 25 octobreChansons des rues et des bois.